Madeleine de Valmalète
1899-1999
Ce disque invite à la découverte
d'une des artistes européennes les plus injustement oubliées
du XXème siècle.
Est-il donc possible d'avoir entamé très jeune
une carrière fulgurante en France et en Europe, d'avoir
été admirée de Saint-Saëns et Widor
comme jeune virtuose prodige, puis de Ravel et Cortot comme artiste
confirmée, d'avoir joué sous la direction de Paul
Paray, Messager, Charles Münch, Toscanini et Furtwängler,
fait des tournées avec Ninon Vallin et Lotte Lehmann, enfin
d'avoir vécu assez longtemps pour couvrir presque entièrement
le siècle tout en conservant une vigueur extraordinaire,
sans que l'histoire de l'interprétation ne s'en souvienne?
Oui, si l'on n'a jamais traversé l'Atlantique, si l'on
s'est peu souciée de gloire personnelle et surtout si l'on
a si peu enregistré.
Issue d'une famille d'aristocrates français -elle était marquise-, Madeleine de Valmalète, née en 1899, entre très jeune au Conservatoire de Paris où elle travaille avec Joseph Morpain et Isidore Philipp. Si ce dernier, grand interprète de Liszt, insiste sur le développement d'une technique de virtuose basée sur le contrôle de la sonorité et des nuances, elle gardera toujours pour Morpain, comme Clara Haskil qui fut aussi son élève, un grand attachement, et c'est lui qu'elle appelait son Maître. La jeune étudiante du Conservatoire remporte à 14 ans un brillant Premier Prix remis par Gabriel Fauré, alors directeur de la prestigieuse école. En dépit de son étonnante maturité musicale, Madeleine a encore la spontanéité de l'enfance et un journaliste venu l'interviewer raconte qu'elle lui sauta au cou de manière si charmante que, troublé, il avait renoncé à ses questions.
Mais bientôt, la première guerre mondiale éclate et fait basculer sa vie. Son frère est mobilisé, son père privé de sa source de revenus. Sa mère, une artiste peintre de grand talent, ne peut probablement pas vivre de son art. Pour subvenir aux besoins de sa famille, l'adolescente se voit dans l'obligation de donner des leçons. Ces responsabilités d'adulte, qu'elle assume à un si jeune âge, mettent à l'épreuve un caractère volontaire, une énergie peu commune d'ailleurs reflétés par son jeu. Tandis que sa carrière se développe, comme en attestent les concertos qu'elle joue dès 1916, parfois en première audition comme celui de Malcolm Mac-Dowell, elle devient après-guerre une jeune femme autonome, qui n'hésitera pas, la deuxième en France, à passer son permis de conduire. Elle vit pourtant toujours avec sa mère, qu'elle respecte infiniment, mais dont la présence à ses côtés éloigne peut- être d'éventuels prétendants...
Bien qu'assez petite et mince, elle a pourtant une présence rayonnante. Blonde comme les blés, elle a un regard bleu d'acier, un visage intelligent et concentré, surtout lorsqu'il s'agit de musique, vers laquelle tout son esprit est tourné. Elle est toujours simple et directe. C'est aussi une force de la nature, jamais malade, toujours d'accord pour voyager ou aller au spectacle-elle adore le théâtre-, et elle gardera cet entrain communicatif jusqu'à un âge très avancé. Elle n'est jamais médisante, mais son franc-parler et même une certaine rudesse, qui en font un professeur redouté et pas très patient, ne lui attirent pas que des amis.
Son talent éclatant et sa jeunesse lui
ouvrent heureusement les portes de nombreuses sociétés
de concerts, à Genève, Rome, La Haye, Lisbonne,
Vienne, Budapest, les pays Baltesles critiques sont enthousiastes,
et Paris l'honore tout particulièrement en 1929 puisqu'elle
s'y produit quatre fois cette année-là avec orchestre,
sous la direction de Paul Paray et de Gabriel Pierné.
Les relations qu'elle a nouées dans le monde musical parisien
des années 20, où elle est donc célèbre,
lui permettent d'aider son frère à créer
le bureau de concerts Marcel de Valmalète, mandataire à
Paris des plus grands artistes de l'époque. La prestigieuse
Revue Musicale, dans un numéro de 1925 consacré
à Ravel, comporte une publicité mentionnant les
interprètes représentés par le bureau ; aux
côtés de José Iturbi, Artur Rubinstein et
Paul Kochanski, Madeleine de Valmalète figure à
la fois comme soliste et comme pianiste du Trio de Paris, une
formation exclusivement féminine dont la violoniste était
Yvonne Astruc et la violoncelliste Marguerite Caponsacchi.
C'est aussi en 1929 qu'elle enregistre à
Berlin, chez Polydor, les plus anciennes sélections de
cette édition restaurée.
Outre l'originalité du programme, comportant nombre d'uvres
modernes pour l'époque comme celles de Ravel, (qu'elle
rencontra à plusieurs reprises), de Falla ou Prokofiev,
on est frappé par les qualités que l'on aurait crues
incompatibles d'un jeu aussi virtuose que poétique, alliant
force rythmique et art du phrasé, fermeté et délicatesse,
servi par une palette de nuances surprenante. Elle respire largement,
dessine les phrases sans mièvrerie, fait parler les pianissimi
extrêmes, ne durcit jamais les forte même les plus
violents.
Son style très pur mais profondément personnel
va à l'essentiel sans narcissisme. Elle souligne tout ce
qui donne du contraste et de la vie, grâce à un sens
inné de l'accentuation et à une énergie presque
virile qui la porte toujours vers l'avant. Mais écoutez
plutôt cette Barcarolle de Rachmaninoff, noble, douloureuse
et comme éclairée de mystérieuses lucioles
magiques, ou ces Feux d'artifice de Debussy visionnaires!
Sa main était petite mais puissante, avec des doigts de longueur presque égale terminés par de vrais petits coussinets. Sa technique devait autant à la nature qu'au travail et mettait merveilleusement en uvre le célèbre adage « main de fer et bras de velours ». Elle mettait souvent des doigtés spectaculaires, déplaçant toute la main d'un coup pour attraper une basse ou accentuer une note aigüe avec le pouce, donnait la pleine sonorité des accords depuis l'épaule. Elle pensait beaucoup à la musique, mais pas d'une manière conceptuelle et n'enseignait d'ailleurs aucune théorie, seulement quelques principes.
Son vaste répertoire s'étendait des clavecinistes français, auxquels elle consacra plus tard un enregistrement pour lequel Gyorgy Cziffra lui adressera une lettre admirative, aux auteurs modernes comme Stravinsky, Prokofiev, Honegger, Milhaud (1er Concerto), en passant bien sûr par Bach, Mozart, Beethoven, les romantiques, Albéniz elle n'en a malheureusement enregistré qu'une très faible partie.
Les bavardages des salons parisiens et les
intrigues carriéristes étaient totalement étrangers
à sa nature. Ce trait de caractère, allié
à une passion pour le Midi de la France et la Méditerranée
découverts lors de ses premières tournées,
l'incitent à s'installer à Marseille en 1926, toujours
accompagnée de sa mère, et à y fonder une
école de musique.
Elle y restera basée vingt-trois ans, sans que sa carrière
en souffre trop, et passe là les années de guerre
et d'occupation. Ce n'est qu'en 1949, âgée de cinquante
ans, qu'elle revient s'installer à Paris. Alfred Cortot,
par une lettre pleine d'éloges pour elle, l'invite à
se joindre aux professeurs de l'Ecole Normale de Musique dont
il est le fondateur.
C'est aussi l'année de son mariage avec Pierre Delanoy,
couturier et homme charmant, avec qui elle compose un couple contrasté
mais au fond complémentaire. A leur installation, une escroquerie
financière leur fait perdre tous leurs avoirs et les jeunes
mariés quinquagénaires doivent partager un petit
appartement avec un de leurs amis, le musicologue Robert Bernard.
La musique reste au centre de la vie de Madeleine, mais elle doit
aussi redevenir un gagne-pain...
Elle continue donc à mener une double activité de
professeur et de concertiste, faisant de nombreuses tournées
en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Elle crée un concours
dédié aux jeunes amateurs dont elle présidera
les sessions annuelles dans les principales villes de France
pendant près de 40 ans.
De 1961 à 1974, elle enseigne au Conservatoire de Grenoble,
où ses élèves ont la chance de travailler
avec une artiste ayant abandonné toute ambition personnelle.
Elle ne voyage plus à l'étranger mais continue à
jouer pour son plaisir, même après qu'elle se soit
retirée dans son cher Marseille. Elle et son mari reçoivent
beaucoup, élèves et amis, car ils aiment s'entourer
de jeunesse et pensent toujours à l'avenir.
EMI lui offre en 1975 la réalisation
d'un disque des Ballades de Chopin, splendide mais jamais distribué
dans le commerce. Elle se produit encore en France et donnera
quelques récitals salle Gaveau à Paris, à
plus de 80 ans, avec la sonate de Liszt ou les 24 Etudes de Chopin...
Bien qu'elle n'ait jamais beaucoup aimé les studios d'enregistrement,
elle est soucieuse de laisser un testament musical et devra produire
elle-même des disques. Réalisés dans des conditions
techniques hasardeuses et sans aucun confort pour elle, ils sont
souvent loin de refléter l'énergie dont elle pouvait
faire preuve sur scène.
En 1992, souffrant pourtant d'une épaule et traitée
à son insu pour un syndrome parkinsonien, elle souhaite
encore, comme elle le dit, « se régaler avec Mozart
» et nous enregistrons pour elle en digital, au Conservatoire
de Grenoble où elle s'était si souvent produite,
quatre Sonates et la Fantaisie en ré mineur. Le poids de
ses 93 ans semble s'évanouir lorsqu'elle s'assied au piano...
Je crois que son interprétation, même imprégnée
de l'héritage du piano romantique, est au-delà des
écoles et des problèmes stylistiques. Elle crée
son propre monde musical, avec un sorte de grâce enfantine
sublimée dont nous n'avons là qu'un trop bref écho.
Mais qu'importe, jouer du piano, c'est un peu comme pour les moines
tibétains faire une statue de beurre chaque matin, il faut
accepter de recommencer tous les jours, transmettre à ceux
qui savent écouter et vivre pleinement le présent,
si insaisissable. C'est peut-être à ce prix que les
hommes progressent.
-- Eric Ferrand-N'Kaoua
Le pianiste français Eric Ferrand-N'Kaoua,
né en 1963, a travaillé avec Madeleine de Valmalète
dès l'âge de 7 ans. Il reçoit d'elle ses premiers
chocs musicaux en l'entendant jouer sur scène les 24 études
de Chopin, Schumann, Liszt et Fauré entre autres. Un Premier
Prix du Conservatoire de Paris obtenu très jeune et une
carrière internationale commencée au Japon dès
l'âge de 18 ans n'ont jamais émoussé son admiration
affectueuse pour son premier maître, dont il a très
tôt collectionné les enregistrements pirates.
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